Introduction générale (1ere année)

aux cours de première année d'économie, sociologie, histoire du monde contemporain.
I. Les origines de la discipline

A. L’économie, une préoccupation d’abord annexe dans l’histoire de la pensée

L’économie est une discipline relativement récente. Le terme est un emprunt du grec oikonomia, expression attribuée au philosophe Xénophon du IVè siècle avant notre ère, ce qui tendrait à prouver au contraire l’ancienneté de la pensée économique. Pourtant, si l’on continue l’étude étymologique, on s’aperçoit que oikos désigne la maison et nomos le principe d’organisation. Dans l'esprit des Grecs anciens, l’économie est donc à l’origine un art de la gestion du domaine notamment agricole, de la direction des ouvriers et des domestiques, loin de la conception actuelle. C’est ainsi que l’entend Xénophon, auteur de l’Economique qui développe des conseils de gestion : direction du personnel, choix des cultures et des techniques agricoles.

Bien sûr, des penseurs se penchent déjà sur les questions liées au bien-être matériel de leurs contemporains au-delà des enjeux de la gestion d’une propriété mais, tant pendant l’Antiquité qu’au Moyen âge, cette réflexion se trouve généralement prise dans un cadre philosophique ou théologique. La recherche de la société idéale, selon des critères religieux ou non, ne laisse que peu de place aux considérations matérielles, vues comme secondaires ou pouvant conduire à des comportements nuisibles. C’est ainsi que chez Aristote (IVè siècle avant notre ère, postérieur à Xénophon, disciple de Platon et fondateur à Athènes d’un établissement d’études appelé "lycée"), à qui l’on doit notamment l’Ethique à Nicomaque et la Politique, ouvrages dans lesquels il aborde ponctuellement les questions d’ordre économique, ou chez Thomas d’Aquin (XIIIè siècle), professeur de théologie et moine dominicain, qui essaie de concilier la pensée d’Aristote et celle de l’Eglise, le commerce ayant pour but la recherche d’un profit élevé apparaît comme un comportement condamnable risquant de bouleverser l’équilibre de la société. Aristote nomme ce comportement la "chrématistique" qu’il distingue de "l’économique", commerce ayant pour simple fonction de satisfaire les besoins légitimes des hommes. Thomas d’Aquin condamne le prêt à intérêt dans sa Somme théologique (vers 1270). Ainsi, après les philosophes de l’Antiquité, ce sont les penseurs de l’Eglise qui évoquent les questions économiques pour porter un jugement moral et édicter des normes de comportement. Dans tous les cas, l’économie n’est pas une discipline autonome et il n’existe pas d’économiste.

A partir du XVIè siècle, les question économiques sont abordées en tant qu’auxiliaires des politiques de puissance des Etats en construction. Une pensée économique devient autonome de la pensée religieuse. Souvent au service de la puissance de l’Etat, elle fait l’éloge des marchands, du grand commerce. C’est ce que l’on appelle la mouvance mercantiliste, généralement composée d'administrateurs, d'essayistes, ou d’hommes d’affaires comme Thomas Mun (XVIIè siècle) en Angleterre, directeur d’une compagnie de commerce. La pensée économique émerge mais dans un cadre d’étroite collaboration avec la puissance publique. Le grand commerce est ainsi encouragé avec l’aide et la protection de l’Etat qui accorde des monopoles commerciaux à de grandes compagnies nationales. L’objectif du commerce est en partie politique car il s’agit d’accumuler de l’or en vendant à l’étranger les produits fabriqués dans le pays. L’or amassé est un outil au service de la grandeur et de la puissance du monarque. En France, une telle politique est par exemple portée par Colbert, ministre de Louis XIV à la fin du XVIIè siècle.

B. Les premiers économistes

Si les mercantilistes favorisent la laïcisation de la pensée économique, celle-ci reste encore confondue avec les intérêts des marchands ou avec ceux de l’Etat, la richesse d’un pays étant souvent assimilée de façon restrictive à la quantité d’or dans les caisses du monarque. La quête de grandeur de la part des puissances étatiques en affirmation conduit au cours du XVIIè siècle et jusqu’au début du XVIIIè siècle à des guerres européennes sanglantes et dévastatrices pour les populations, ce qui suscite une réorientation des réflexions économiques suggérant progressivement la nécessité d'une meilleure prise en compte du bien-être des peuples. Ainsi, l’accent est mis davantage sur les réformes intérieures, notamment fiscales, pour stimuler l’activité, en particulier agricole. En France, cela donne naissance à une nouvelle pensée économique initiée par Sébastien Vauban (Projet de dîme royale, 1707) qui propose la mise en place d’un impôt général sur tous les revenus, payé par tous, ce qui lui vaut l’hostilité de la noblesse ou Pierre Boisguillebert, officier du roi, lieutenant général de bailliage, auteur du Détail de la France (1695), dans lequel il critique la priorité donnée au commerce au détriment de l’agriculture et réclame une liberté de la circulation des produits ainsi qu'une réforme des impôts. C’est la critique d’un système fiscal qui frappe surtout ceux qui produisent, c’est aussi la volonté de considérer que l’argent est plus utile lorsqu’il circule dans la population que lorsqu’il reste entassé dans des coffres et c’est surtout la notion de l’intérêt public en tant qu’intérêt de la population qui prend forme. A partir du XVIIIè siècle sont donc publiés les premiers ouvrages et articles proposant des représentations du fonctionnement de l’économie d’un pays ou des relations commerciales avec l’étranger. Outre celui de Boisguillebert, on peut citer les travaux du financier d’origine irlandaise Richard Cantillon (Essai sur la nature du commerce en général, 1755) et surtout ceux de François Quesnay, médecin, dont le Tableau économique (1758) marque l’émergence d’une pensée économique complexe. A la fin du XVIIIè siècle, l’économie en tant que discipline est née, on l’appelle alors " économie politique ". La première œuvre magistrale la plus fréquemment citée est celle d’Adam Smith publiée en 1776 : Recherche sur la nature et les causes de la richesse des nations.

La perspective d'ensemble de l’économie, en tant que discipline qui se constitue alors, est que ce qui compte est le bien-être matériel des populations en tant que condition certainement pas suffisante, mais sans doute nécessaire, au bonheur collectif. Les économistes doivent donc comprendre le fonctionnement de l’enrichissement d’un pays pour savoir comment améliorer le sort de sa population. Il faut identifier les causes de l’enrichissement et les obstacles éventuels.

C. La création de la science économique

1. L’économie et les sciences de la nature

Alors que les premières chaires d’économie sont créées à la fin du XVIIIè siècle (en 1795 à l’Ecole normale en France pour Alexandre Vandermonde et en 1805 en Angleterre pour Thomas Robert Malthus), l’enjeu devient pour l’économie de se constituer en science. Evidemment, les modèles sont les sciences de la nature, notamment la chimie, la physique ou la biologie. Mais l’économie ne peut pas être une science équivalente à celles-ci car deux différences fondamentales persistent malgré tous les efforts des économistes.

La première différence tient à l’objet d’étude : les sociétés humaines. C’est un objet en permanente évolution car les comportements, les manières de penser des hommes se modifient selon des processus très complexes, alors que le fonctionnement physique, chimique et biologique du monde est beaucoup plus stable. De là, l’impossibilité pour l’économie de dégager des lois économiques immuables, même si l’expression de " loi " est parfois utilisée pour désigner un phénomène relativement permanent. Dès lors les théories économiques ont une dimension probabiliste. Les comportements humains n'étant pas prédéterminés, les phénomènes collectifs, économiques ou sociaux, ne le sont pas non plus. Il existe toujours des exceptions même si les théories peuvent indiquer que certains événements ont de fortes probabilités de susciter certains comportements.

La deuxième grande différence est la difficulté à réaliser des expérimentations pour confirmer ou infirmer des hypothèses théoriques. Les économistes peuvent, pour ainsi dire, uniquement compter sur le déroulement de l’histoire pour trouver des exemples de phénomènes et éventuellement faire des comparaisons, tout en sachant que, si dans les sciences de la nature les expériences sont reproductibles, dans les sciences sociales comme l’économie, l’histoire ne se répète jamais. Remarquons cependant que même dans les sciences de la nature l’expérimentation n’est pas toujours possible comme en astrophysique et que, d'un autre côté, l'économie expérimentale se développe en testant, par exemple au sein de petits groupes, des hypothèses de comportements retenues dans des modèles économiques. Les économistes ont aussi recours aux "expériences naturelles" pour améliorer leur compréhension du fonctionnement des économies. Ce ne sont pas des expériences de laboratoires mais des "quasi-expériences" construites à partir de l'observation de données de l'économie réelle. Le principe est de rechercher un éventuel lien de causalité entre deux variables ; lien potentiellement présent théoriquement mais que l'on cherche à vérifier dans une situation économique réelle. Par exemple, une hausse du salaire minimum peut théoriquement avoir des effets sur l'emploi. Une expérience naturelle consisterait à tester ce lien de causalité en observant l'effet sur l'emploi d'une hausse du salaire minimum dans une économie. Cependant, il est a priori difficile d'isoler l'effet de cette hausse des conséquences des autres facteurs ayant pu concomitamment agir eux aussi sur l'évolution de l'emploi. Une expérience naturelle nécessite de pouvoir observer strictement l'effet du changement d'une seule variable. Par exemple les économistes Card et Krueger ont en 1994 observé l'effet d'une hausse du salaire minimum décidé dans le New Jersey alors que dans l'Etat voisin de Pennsylvanie le salaire minimum était resté constant. On peut considérer que l'emploi de ces deux Etats contigus évolue alors sous l'effet de nombreuses causes communes et que la seule variable causale significative pouvant expliquer une éventuelle différence d'évolution de l'emploi dans les deux Etats par rapport aux dynamiques antérieures a été la décision de hausse du salaire minimum au New Jersey. On est alors en présence d'une "expérience naturelle" qui peut aider les économistes à affiner leur connaissances des effets sur l'emploi de la variation du salaire minimum.

Face aux difficultés pour valider empiriquement leurs analyses théoriques (même si des progrès ont été réalisés), les économistes ont eu tendance à se concentrer sur la cohérence interne des raisonnements en utilisant de plus en plus les mathématiques. Les théories économiques sont des constructions intellectuelles issues souvent de raisonnements hypothético-déductifs plutôt qu’inductifs. Le raisonnement inductif consiste à partir d’une ou plusieurs observations pour en induire une proposition générale. Par exemple une usine a fermé ses portes ne pouvant résister à la concurrence étrangère et, de cet exemple, je tire la conclusion générale que le commerce international explique le chômage. On perçoit que ce raisonnement inductif est bien fragile. Le raisonnement hypothético-déductif implique de partir d’hypothèses (propositions non démontrées, qu’il faut admettre) et par raisonnement logique d’arriver à des conclusions. Si l’on suit les réflexions de l’économiste britannique John Stuart Mill (1806-1873), l’économiste qui ne peut faire d’expérience ne peut se baser que sur la raison pour construire ses théories : la raison de l’économiste et l’hypothèse que les hommes se comportent de manière rationnelle. C'est pourquoi leurs actions économiques peuvent être analysées scientifiquement. Une telle conception du comportement humain conduit cependant à des simplifications, voire parfois à des erreurs dans la compréhension des comportements des agents économiques. D'où des efforts aussi de prise en compte par certains économistes de la plus grande complexité des motivations des comportements, afin de comprendre par exemple certains phénomènes comme les décisions d'investissement ou les bulles spéculatives.

A partir des années 1930 s'affirme l'idée selon laquelle la validité des théories scientifiques ne peut être acquise que par une confrontation à la réalité, suite notamment aux travaux du philosophe autrichien Karl Popper (1902-1994), même si ceux-ci portent essentiellement sur les sciences de la nature. C’est le critère de réfutabilité des théories scientifiques. Ainsi, les conclusions théoriques doivent être confrontées à la réalité pour savoir si elles sont capables d’expliquer un phénomène. Si c’est le cas, ce n’est pour autant pas que la théorie soit vraie dans l’absolu, car elle peut encore, potentiellement, être réfutée par une observation empirique future qui viendra la contredire. Si ce cas se présente, la théorie pourra être modifiée pour mieux correspondre à la réalité, mais elle restera " réfutable " par une nouvelle observation. Tant qu’une théorie est " falsifiable " c’est à dire " réfutable " (et non pas réfutée), c’est à dire que tant qu’une expérience ou une observation peut la mettre en défaut, elle est scientifique. On peut essayer d’appliquer ce critère en économie. Par exemple, on peut partir de l’hypothèse que l’entreprise a pour but de maximiser son profit et de là en déduire qu’une entreprise licencie un salarié si celui-ci coûte plus cher qu’il ne rapporte. On aboutit à la conclusion que le chômage est dû à un coût du travail trop élevé. Cette proposition est-elle acceptable ? Pour répondre, il faudrait modifier le coût du travail sans rien changer d’autre dans l’économie et voir si le chômage disparaît. Mais un économiste ne peut pas faire cela. Ou alors il faut pouvoir repérer une hausse du coût du travail parallèlement à la hausse du chômage. Néanmoins, il est possible que d’autres facteurs expliquent le chômage et pas seulement le coût du travail : le manque de dynamisme de la demande adressée à l’entreprise par exemple. La théorie n’est donc pas totalement acceptable. Ainsi, dans certains cas, l’explication par le coût du travail sera la bonne et parfois non. Il faut observer le déroulement historique pour mieux choisir l'explication pertinente. Face à la difficulté de tester les théories par confrontation avec la réalité, on comprend qu’en économie des théories concurrentes existent pour l’analyse d’un même phénomène (ici le chômage). Au croisement des mathématiques et des statistiques, l'économétrie s'est développée à partir des années 1930 pour à la fois paramétrer les modèles mathématiques issus de théories destinés à simuler le comportement d'une économie et aussi tester la pertinence d'explications théoriques aux phénomènes réels en les confrontant aux données empiriques.

2. L’économie et la politique

Pour mesurer de manière précise les phénomènes afin de mettre en évidence des relations causales ou pour valider les théories, les économistes ont dû en partie attendre que des bases de données statistiques puissantes soient mis en place. En France, il faut attendre 1840 pour que soit créée la Statistique Générale de France et l’administration actuelle de l’INSEE, Institut national de la statistique et des études économiques, est créée en 1946 ; c’est une administration qui dépend du ministère de l’économie. Grâce à ces structures et à des instituts de recherche liés au monde universitaire (par exemple l’OFCE),  les données sur le réel sont rassemblées pour nourrir la réflexion économique. La publication d'études sur des sujets de société peut cependant parfois être politiquement sensible. Même si l’INSEE a développé une culture d’indépendance et qu’il est reconnu comme fiable par la communauté des économistes, il reste sous le contrôle du ministère des finances qui peut retarder la publication de certains chiffres, inciter à modifier les méthodes de mesure (par exemple de la mesure du chômage), ou tarder à commander des enquêtes sur certaines questions sensibles (par exemple sur le patrimoine des Français). Les économistes sont parfois des conseillers des gouvernants et donc leurs travaux ne sont pas toujours seulement guidés par la soif de connaissance mais aussi par les intérêts politiques de leurs commanditaires. C’est là une des difficultés de l’économie en tant que science : arriver à se dégager des intérêts politiques, essayer de décrire ce qui est (sans tabous) et non d’abord agir sur le monde pour le faire ressembler à ce qui doit être, selon une conception idéologique. L’économie doit être positive, descriptive et si possible peu normative. Néanmoins, les économistes construisent des modèles théoriques, c'est à dire des représentations simplifiées du fonctionnement d’une économie ou d’un secteur économique ou d’une entreprise par exemple, pour mieux comprendre leurs mécanismes fondamentaux, modèles qui semblent cohérents et qui aboutissent à des résultats jugés parfois positifs. De là, la tentation est grande de préconiser que le monde réel ressemble au modèle jugé idéal. D'autant que le politique somme l'économiste de le guider sur des projets de réformes économiques. La tentation normative est donc forte en économie. Par exemple, comme la concurrence est considérée comme pouvant conduire, dans le cadre d’un certain modèle, à une situation optimale, il peut être tentant pour l’économiste de recommander d’accroître la concurrence. Pourtant la réalité est plus complexe que le modèle et la concurrence peut produire des conséquences néfastes non prévues par le modèle dont les hypothèses simplifient la réalité. Cela ne signifie pas que les recommandations de l'économiste soient non pertinentes, mais qu'il peut exister d'autres critères d'appréciation que l'économiste ne prend pas en compte : attachement symbolique des populations à l'existence d'un producteur national, principes d'égalité des citoyens ou des territoires, complexités nouvelles créées par la présence de plusieurs entreprises en concurrence, affaiblissement de producteurs nationaux au profit d'entreprises étrangères, etc.

3. L’économie est une science sociale

Le "bon économiste" doit donc conserver une certaine modestie : la complexité du monde social est telle que les prévisions économiques ne sont pas toujours vérifiées car notre compréhension de l’évolution des sociétés humaines est imparfaite. Les économistes arrivent à prévoir assez bien l’évolution d’une économie tant qu’il ne se produit pas de choc exogène, c’est à dire d’élément extérieur au fonctionnement habituel de l’économie. Une crise politique, un choc pétrolier, un effondrement soudain de la bourse, une découverte technologique sont des exemples de chocs exogènes. Dès qu’un de ces éléments perturbateurs difficile à anticiper intervient, les prévisions sont brouillées. Pour autant, cela n’invalide pas l’appellation de science pour l’économie. Car la science, finalement, est une activité qui vise à essayer de mieux comprendre le fonctionnement du monde en utilisant le raisonnement logique et des méthodes associant théories et tests empiriques. L’économie a cet objectif et elle a aussi cette démarche, elle est donc une science. Même si l’économie n’est pas une science exacte comme la physique, ce n’est pas parce que les économistes seraient moins compétents que les physiciens, mais c’est finalement pour une raison assez noble : le monde social n’est pas écrit à l’avance car l’homme est libre, à la différences des astres condamnés à rester sur leurs orbites.

Face à la difficulté de faire de l’économie, selon un important économiste britannique du XXè siècle, John Maynard Keynes, dans son ouvrage de 1936, Théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie, " l’économiste doit être mathématicien, historien, homme politique et philosophe. Il doit aborder simultanément l’abstraction et la réalité et étudier le présent à la lumière du passé en vue de l’avenir sans qu’aucun aspect de la nature des institutions ne lui échappe. ". Et justement, le programme de la classe préparatoire économique donne l’occasion de pratiquer toutes ces disciplines, sauf l’étude des questions politiques.

II. Comment fait-on de la science économique ?

L’analyse économique, c’est à dire l’étude des phénomènes économiques se divise depuis le milieu du XXè siècle en deux grands espaces de raisonnement, le monde de la macroéconomie et le monde de la microéconomie. Auparavant, les deux dimensions de la science économique n’étaient pas explicitement séparées, les premiers économistes avaient une approche à la fois micro et macro économique. En introduction au programme de première année, la microéconomie est ici présentée de manière plus détaillée.

A. La macroéconomie

Il s'agit d'un champ de l’analyse économique qui étudie les évolutions des agrégats économiques et les relations entre ces agrégats. Un agrégat étant une grandeur statistique résultant de l’addition de situations ou comportements individuels considérés comme semblables.

Par exemple l’agrégat correspondant à la consommation est la sommation de comportements d’achats portant sur des produits diverses : achats de produits alimentaires ou bien achats de matériels d’électroménager. On peut construire des théories sur les rapports entre les agrégats et ensuite, en mesurant la réalité par un travail statistique, on peut voir si notre théorie sur les liens entre les agrégats se vérifie. Par exemple les liens que la théorie établit entre la consommation et l’investissement peuvent être testés.

La macroéconomie essaie d’affiner les techniques de mesure et de mettre en évidence des régularités statistiques dans les relations entre les agrégats, c’est ce que l’on appelle l’économétrie. Ce n’est pas pour rien si c’est un même économiste, Ragnar Frisch (Norvégien, premier prix dit Nobel d’économie*, 1895-1973), qui a fondé à la fois cette pratique de l’économétrie et a aussi le premier utilisé le terme de macroéconomie.

La macroéconomie propose un tableau de bord de la situation économique d’un pays et offre un moyen de mettre en évidence des éventuels problèmes. Les grandeurs statistiques et les connaissances sur les relations qu’elles entretiennent sont utiles pour prendre des mesures de politique économique, c’est à dire un ensemble de décisions prises par les pouvoirs publics afin d’agir sur la situation économique. Face à une situation difficile qui, au-delà du sentiment des populations, peut être mesurée comme problématique par les outils de l’analyse macroéconomique, les gouvernements ont pu, notamment au XXè siècle, essayer de prendre des dispositions censées améliorer la situation. Les outils de la macroéconomie permettent aussi évaluer les impacts de ces politiques économiques, leur efficacité plus ou moins forte. La macroéconomie est même utilisée pour établir des prévisions économiques mais avec une pertinence qui reste limitée en raison de l’incertitude fondamentale inhérente à l’évolution des comportements des individus et des sociétés humaines.

Cette année nous allons nous concentrer, notamment dans les premiers chapitres, sur l’acquisition des notions, du vocabulaire et sur les rudiments de l’analyse macroéconomique. Cette acquisition est un préalable, tout comme avant la pratique d’une langue étrangère il est nécessaire d’acquérir un vocabulaire, des notions de grammaires propres à la langue.

B. La microéconomie

La deuxième grande approche de la réalité économique est la microéconomie. Micro dérivant d’une racine grecque signifiant petit, il ne faut cependant pas s’attendre à n’étudier que des phénomènes de petite taille. En fait il s’agit plutôt de l’étude des comportements de ce que l’on appelle les agents économiques. C’est à dire que l’on raisonne cette fois-ci à une échelle non agrégée. Alors que la macroéconomie s’intéresse à l’agrégat " consommation ", la microéconomie va essayer de comprendre le comportement d’un consommateur, par exemple. C’est un individu, ce qui apparaît bien comme étant de petite taille par rapport à l’économie d’un pays tout entier. Parmi les agents économiques, le producteur est aussi un des principaux " individus ". L’individu devient une personne morale lorsqu’il s’agit d’une entreprise et l’on va donc étudier le comportement d’un producteur qui peut, lui, être de très grande taille, voire même gérer des sommes financières de montants supérieurs à celles dont disposent certains gouvernements. La taille c’est donc l’échelle d’analyse : agrégée ou non agrégée, pas la taille de l’agent économique.
Définissons plus complètement la microéconomie : il s'agit d'une branche de la science économique qui essaie d’expliquer le comportement des agents économiques, principalement les consommateurs et les producteurs, et qui étudie ensuite les interactions entre les agents économiques sur les marchés.

La microéconomie est issue d’une technique de raisonnement qui s’est développée à partir de la fin du XIXè siècle au sein du courant que l’on appelle néoclassique. En fait, au départ, des écoles de pensée ont existé dans plusieurs pays et un travail de synthèse réalisé au milieu du XXè siècle a abouti à la création de cours microéconomie au contenu relativement stabilisé (une nouvelle microéconomie a cependant émergé à partir de la fin du XXè siècle). Deux noms sont donc à retenir parmi ceux qui ont réalisé cette synthèse, celui de John Hicks qui a publié en 1939 Valeur et Capital et de Paul Anthony Samuelson qui a publié en 1947 Les fondements de l’analyse économique. Ce sont deux auteurs qui ont contribué à la mise en forme de l’analyse économique moderne, notamment de la microéconomie que nous allons étudier cette année et qui est dite 'traditionnelle'.

Il est difficile de passer de l’analyse macroéconomique à l’analyse microéconomique, de rendre compatibles les deux perspectives. Par exemple, la valeur de la production vendue de toutes les entreprises d’un pays additionnée ne donne pas la valeur de la production nationale. Ou encore, selon une théorie macroéconomique, une baisse de la quantité de monnaie en circulation produit une baisse des prix, le pouvoir d’achat des individus n’est donc pas affecté par une destruction de monnaie. Pourtant, si vous faites tomber un billet de banque d’un pont dans une rivière vous aurez légitimement le sentiment de vous être appauvri. Les anglo-saxons résument cette difficulté par l’expression " no bridge ". L’unification de l’analyse micro et de l’analyse macro n’est pas encore totalement réalisée. Les microéconomistes essaient de déterminer un équilibre général qui correspondrait à une situation économique optimale (étant données les contraintes naturelles et techniques) d’interaction satisfaisant au mieux tous les agents économiques. Les macroéconomistes essaient eux de trouver des fondements microéconomiques à leurs observations macroéconomiques.

C. Les caractéristiques de l’analyse microéconomique

1. La rationalité

Une hypothèse fondamentale de la microéconomique est que les individus sont rationnels. C’est une conception finaliste de la rationalité, les individus agissent en poursuivant leur intérêt personnel. On peut imaginer une rationalité en valeur qui soit différente de la rationalité finaliste : si, par exemple, un individu accepte un duel alors qu’il sait que l’adversaire est plus fort, c’est parce que son sens de l’honneur le conduit à devoir se battre. Autre exemple classique, un capitaine qui choisit de rester sur son navire qui sombre n’a pas un comportement qui le conduit à maximiser son intérêt personnel. De même un kamikaze qui se fait sauter avec sa bombe. Dans tous les cas, ces individus placent des valeurs, des convictions, au-dessus de leur intérêt individuel, des valeurs sur lesquelles ils ne transigent pas : sens de l’honneur pour certains, dévouement total à des valeurs religieuses pour d’autres. Ce type de comportement échappe à l’analyse microéconomique habituelle. Ceux auxquels on va s’intéresser ne sont pas guidés par des valeurs (principes) ou par des habitudes culturelles, des croyances, mais par un besoin à assouvir et un intellect calculateur qui recherche le meilleur moyen de satisfaire ce besoin. La meilleure façon, c’est à dire en fait la plus facile, la moins pénible, la moins coûteuse. Ainsi l’analyse microéconomique élémentaire simplifie la réalité pour dépouiller en partie les agents économiques de leurs spécificités, de leur épaisseur culturelle ou psychologique, de sorte que l’on peut plus facilement analyser les comportements. En fait, tout se trouve résumé dans les goûts des agents (leurs préférences) et leur comportement calculateur. Par extension, l’action altruiste est considérée comme satisfaisant malgré tout l’intérêt de son auteur. Ce postulat peut être en partie critiqué : comment voir l’intérêt individuel dans le comportement du Kamikaze qui se tue pour une cause collective ou dans le comportement du religieux qui choisit la solitude et la pauvreté, refuse les joies de la vie terrestre, pour une croyance non démontrée pour beaucoup de personnes ? Sans doute qu’avec le postulat de la poursuite de l’intérêt individuel comme seul comportement rationnel on perd donc parfois en réalisme, mais cela reste dans la majorité des cas, pour les sociétés occidentales actuelles, une simplification assez pertinente.

La science économique, considérée à travers l’analyse microéconomique, devient une science des choix de manière générale. On se centre par là sur une conception de la science économique déjà exposée par l'économiste britannique Lionel Robbins (1898-1984) en 1932 : "l'économie est la science qui étudie le comportement humain en tant que relation entre les fins et les moyens rares à usages alternatifs". L’économie alors se définit moins par son objet d’étude (la production et la circulation des richesses) que par sa démarche, le regard qu’elle porte sur les comportements individuels en tant que choix résultant de calculs coûts/avantages. L’économie annexe par là le champ des autres disciplines cherchant à comprendre les comportements humains. L’économiste américain Gary Becker, prix dit Nobel* d’économie 1992, a par exemple étendu le champ de l’analyse microéconomique hors de celui des richesses, faisant de l’économie une science des décisions qui peut, dans sa perspective, s’appliquer même à la vie familiale. Dans son traité sur la famille, il explique par exemple que les couples riches ont des frais de divorce plus élevés et que donc le comportement rationnel des couples riches les conduit à moins divorcer.

2. Les agents économiques

La microéconomie cherche à décrire et à expliquer les comportements économiques des personnes physiques et des entreprises. Pour ces agents, un comportement est de nature économique dans la mesure où il vise une amélioration du bien-être matériel ; l’intérêt personnel qui guide l’individu est son bien-être matériel. La personne physique et l’entreprise ont en commun d’être des centres de décisions économiques, l’individu est donc dans la conception microéconomique un centre de décision économique préoccupé par son bien-être matériel. On ne s’intéresse pas, dans la microéconomie standard, à toute la complexité des relations à l’intérieur de l’entreprise, on prend l’entreprise en tant qu’agent. Personnes physiques et entreprises sont donc des agents économiques que l’on peut faire entrer dans le même schéma d’analyse : ils poursuivent leurs intérêts avec un comportement calculateur, ce sont des "homo economicus". L’expression est d’origine obscure mais elle est associée à la représentation-type d’un individu rationnel dont l’économiste peut étudier le comportement, parce que dans la vie économique cet individu poursuit son intérêt personnel. On a déjà cette idée chez Adam Smith mais c’est John Stuart Mill (1806-1873) qui développe le plus, en lien avec sa théorie de la science économique, l’idée que les individus sont des homo economicus. Il utilise sans doute pour la première fois l’expression (Sur la définition de l’économie politique, 1836). Un peu plus tard, cette vision de l’individu calculateur est au cœur de l’analyse de l’économiste italien Vilfredo Pareto (1848-1923) : ce dernier classe d’ailleurs dans les actions "non logiques" tout ce qui ne correspond pas à un comportement calculateur. Tous les consommateurs sont considérés comme se comportant en poursuivant leurs intérêts, même si pris isolément ils peuvent avoir des goûts différents, tous cherchent leur satisfaction personnelle : l’amateur de vin cherche à acheter plus de vin, pour celui qui aime la bière ce sera plus de bière. Donc finalement, en étudiant le comportement d’un consommateur abstrait, on peut expliquer le comportement de tous les consommateurs puisque le mode de raisonnement reste le même. De même, le producteur (l’entreprise) est censé rechercher le profit le plus grand, qu’il produise des chaussettes ou des voitures, donc on peut analyser le comportement des producteurs en comprenant le comportement d’un producteur abstrait mais dont le comportement serait représentatif de celui des autres producteurs.

3. La mathématisation

L’analyse microéconomique utilise beaucoup l’outil mathématique dans l'étude des comportements des agents économiques. En fait, les fondements de la microéconomie remontent à la fin du XIXè siècle, époque où l’économie a emprunté les voies de la mathématisation afin de renforcer la solidité des démonstrations et donc leur scientificité. Ceci a été d’autant plus aisé que le raisonnement microéconomique s'appuie sur des principes marginalistes : en modifiant à la marge (très peu) tel paramètre (revenu, prix, coût de production, etc.), on essaie d'évaluer dans quelle mesure cela modifie les comportements des agents économiques. Remarquez ici la proximité avec la notion de dérivée, très utilisée en microéconomie, qui mesure les effets sur une fonction des variations infinitésimales d’une variable. La microéconomie à un niveau avancé fait donc appel à des outils mathématiques complexes, notamment lorsqu’il s’agit de représenter les interactions entre de nombreux agents économiques, voire entre tous les agents.

* Le "prix Nobel d'économie" n'existe pas (cette discipline n'est pas évoquée dans le testament d'Alfred Nobel), mais l'Académie des sciences de Suède décerne chaque année, en mémoire à Alfred Nobel, un Prix de la Banque de Suède en sciences économiques.


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